Chantal Thomas à la légère

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 23/08/2017

Sur la balance, Chantal Thomas n’accuse rien, même pas le poids d’une plume. Cette femme n’accuse personne, du reste ; mais il peut arriver qu’elle recommande, sans insister. Sinon, il faut se débrouiller avec ce qu’on a : des images, des souvenirs, une espèce de petite pluie lumineuse qui permet de voir mieux, comme à travers un jeu de persiennes à demi closes, à cause de la chaleur. Elle publie Souvenirs à marée basse au Seuil. Instants d’une enfance, d’une adolescence, moments de plage, ébullition jouissive de l’eau, mousse, sable chaud, on dirait un tissu floral d’anciennes cartes postales, du temps où l’on allait d’abord acheter le matériel à courrier en consultant l’horaire des marées. Et tout cela comme un bouquet négligé (comme on dit un négligé), se composant de lui-même, comme Chantal Thomas sait si bien s’y prendre avec ses auteurs favoris, Sade, Casanova, pour citer le duo de tête. Ici pas de boudoir, mais le prisme familial, la figure étonnante d’une mère sportive, peu portée aux effusions ; un père qu’on devine plutôt de dos, se prêtant peu, solaire à sa façon, comme sa femme. Chantal Thomas raconte, mais les mots s’envolent aussitôt, avec les blessures. Ce n’est pas de la timidité (personne n’est moins timide), c’est un mélange curieux de pudeur et d’audace souriante. On aimerait lui en dire un mot, il est déjà trop tard, l’auteur a glissé dans une autre pièce. Hantise d’en avoir trop dit, méfiance absolue à l’approche du commentaire. Le commentaire, pourquoi pas, mais filé dans la conversation. Sinon, rien est préférable. Et puis de toute façon, à marée basse, la mer emporte tout.

Tout cela convient à notre état d’esprit. Une attirance poétique pour la manière de dire les choses qui nous tiennent à cœur. Elle nous fait tourner ce matin les pages d’une anthologie de Pierre Reverdy. Un petit volume composé naguère par le regretté Claude Michel Cluny et préfacé par le bon Gil Jouanard, qui a parlé de Jean Follain ave amitié. Cluny, qui est mort il n’y pas si longtemps, dirigeait cette merveilleuse collection « Orphée » aux Éditions de la Différence qui n’existent malheureusement plus. Nous en avons précieusement gardé tous les volumes, de Corbière à Catulle en passant les anciens Grecs et le comte de la Villamediana, traduit de l’espagnol. Ce matin, donc, Reverdy (1889-1960). Un homme d’une rare discrétion, mort à Solesmes, près de l’abbaye qu’il fréquentait du bout du soulier, laissant derrière lui un certain nombre de recueils énigmatiques, profonds et doux comme d’anciens dessins du XVIIe siècle. Ainsi de ce poème, Visage :

« Il sait à peine d’où tu viens

Malgré la ride qui te marque

Malgré ces traces sur tes joues

Et les mouvements de ta main

Il ne veut pas que tu t’en ailles

Sur la chaise il n’y a plus qu’un trou

Une forme vague dans l’ombre

Le portrait au fusain dans le coin le plus sombre

Presque rien

Sur le mur quelqu’un passe sa main

Dans les volets le vent se fâche

Tout est fermé jusqu’au matin

Lui doit être loin sur la route. »

 

Jouanard a raison d’évoquer Chardin, Braque, pour parler d’un homme qui a discrètement croisé quelques géants (Picasso, Apollinaire), se refusant avec orgueil à l’éclat de complaisance. Le « vent qui se fâche dans les volets » nous plaît beaucoup, avec sa montée d’orage en fin d’après midi. On croise encore de ses lecteurs, à la lisière. Des amateurs qui ont perdu leur chemin depuis longtemps et finalement s’en moquent. La chose importante, comme dirait Chantal Thomas, c’est le « fusain dans le coin le plus sombre. » Et voilà.

 

 
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