Céline Minart, la fille qui ne faisait pas comme les autres

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 08/09/2016

La rentrée littéraire franchit son premier cap avec la publication des sélections : Goncourt, Renaudot, Wepler. Et bientôt les autres, Médicis, Femina, Décembre. C’est une année sans « locomotive », c'est-à-dire sans un Houellebecq ou un Littell pour déclencher l’entrée en librairie. Du coup, nous confie un libraire faisant les cent pas devant sa vitrine, « c’est plus mou ». Il faut faire sans locomotive. Ou alors en inventer une fausse, monter un bobard qui fasse du bruit. C’est une question posée aussi à la critique, régulièrement accusée d’endormir et d’ennuyer. Tout cela ne va pas sans les contradictions habituelles : par exemple, la critique snobe Karine Tuil qui a les faveurs du public. Qu’est-ce que ledit public attend de la critique ? De la vérité, de l’enthousiasme, de l’envie de se jeter dans le livre dont on vient de parler, toutes affaires cessantes. Il est possible aussi que le public n’attende plus rien du tout de la critique. Trop de mensonges, trop de biais inavoués, trop de trahisons intimes qui assèchent, stérilisent. Le goût battu en brèche par l’idéologie. La misère de l’ennui au lieu du plaisir.

Répondons d’abord qu’il n’y a pas « les livres ». Il y a seulement ce livre-ci, ou ce livre-là. Voyons par exemple, chez Rivages, l’étonnant roman de Céline Minart, Le grand jeu, oublié des listes pour le moment. Que l’on veuille bien se figurer une narratrice juchée à la verticale d’une paroi de montagne, genre Anapurna en hiver, sans grand-chose à se mettre sous la dent. Qu’est-ce qu’un être humain « donne » dans ces conditions ? Curieusement, on a l’impression de retrouver les huis clos de Beckett, quand un quelconque Malone s’échine, sur trois mètres carrés, à déplacer un obscur objet. On sent que Céline Minart ne tient pas les mondanités dans une haute estime, ce qui est son droit. Mais l’important n’est pas là. Il est dans ce récit d’une construction de langage où la narratrice, en nous contant ses difficultés de gamelle et de piton, raconte en même temps la naissance d’un livre. Ce manuel de survie est aussi un acte de naissance littéraire. On peut trouver cela trop dur, et réclamer plus de distraction. La distraction, en littérature, n’est pas un péché. On a écrit des chefs-d’œuvres dans le seul but de se distraire. La moitié, au moins, de Mozart, est faite pour distraire. Cela peut faire réfléchir. On ne sait pas encore si Céline Minart va devenir un Mozart du Vieux Campeur, mais on peut être sûr de ce qu’elle veut et surtout de ce qu’elle ne veut pas. L’âpre rudesse plutôt que l’échouage de soi dans le doux canapé des facilités. L’herbe amère et sauvage plutôt que le chamallow. Il n’y a pas grand monde sur ce créneau, à 4 000 mètres d’altitude. C’est là que Céline Minart a installé son campement. La vue est superbe.

Michel Crépu

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

La tête de François Fillon
Le moment approche, une sorte d’épilogue, où il va devenir possible au portraitiste de François Fillon de toucher au but. Cela aura été la grande énigme de cette campagne présidentielle, quoiqu’il en soit de son résultat et des convictions qui nous animent. Un homme qui a été longtemps le préféré des Français, au beau temps de la Sarkozie, un serviteur policé de l’État, à la voix rêche et nette, paraissant insensible au show soudain basculant de lui-même dans son contraire.

En lisant la New York Review of Books
Allons bon, Bob Silvers est mort. Il avait 87 ans. Bob Silvers avait été en 1963 le cofondateur de la New York Review of Books avec Barbara Epstein, disparue en 2006. Comme on disait déjà la Paris Review, on dirait la New York Review. C’était une façon de relier, par la grâce des lettres, le nouveau monde à l’ancien. Silvers était le patron, on pouvait l’appeler à tout moment, toujours « à la revue », toujours prêt à lire un texte qu’on lui apportait.

Bonne matinée
Il était une fois un homme merveilleux et cet homme est mort la semaine dernière. Il s’appelait Pierre Bouteiller. Il n’avait pas écrit de livre, nul fait d’arme ne le signalait à la renommée. Il était simplement ce qu’on appelle un homme de radio (France Inter). Il existe deux catégories fondamentales d’« homme de radio ». Il y a l’homme de radio du jour, et il y a l’homme de radio de la nuit.

> Tous les articles
Rechercher
Ok

En continuant à naviguer sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies afin d'améliorer votre navigation et nous permettre de réaliser des statistiques de visites. En savoir plus et gérer ces paramètres