Ça me fait de la peine, mais il faut que je m’en aille

| Publié le : 22/05/2019

Un ami lecteur nous signale que D.H Lawrence a écrit un roman qui s’appelle L’homme qui était mort. Dans ce livre[1], Lawrence imagine que Jésus se réveille après sa mise au tombeau et commence une autre vie, différente de sa légende passée. Peu connu, ce livre prend une singulière actualité, d’abord par son titre. Être un mort ne va pas de soi, on le mesure ces jours-ci alors que la France entière se déchire au chevet de Vincent Lambert. Les mots de la médecine, pourtant pointilleux ne suffisent pas à qualifier son statut d’être humain, à mi-chemin du fantôme et du végétatif. On aimerait pouvoir dire de ce jeune homme qu’il est ceci ou plutôt cela, or on ne le peut pas. Nous sommes là dans la zone intermédiaire que Dante réserve aux pensionnaires du Purgatoire. Il y a un monde fou. Il est difficile de se faire une idée de la façon dont on « vit » dans un tel endroit. Tout ce que l’on peut dire est que le Purgatoire laisse la porte entrouverte à une éventuelle sortie. Attente, patience, des jours, des mois, années. Au delà du temps mesuré : mais comment se situer dans une telle perspective ? Dans les évangiles, le Christ est plus expéditif : il guérit le fils du centurion en moins de temps qu’il n’en faut pour demander à Lazare de sortir de son trou. Et Lazare sort de son trou, en dépit de la mauvaise odeur qu’il traîne avec lui (le texte, là-dessus est très clair : Lazare ne sent pas bon). Un romancier a le droit de se demander à quoi a pu ressembler sa première nouvelle journée d’ancien mort.

Ce qui inspire un malaise, dans l’affaire Lambert, c’est la violence du déni. Comme si l’on « jouait » la vie contre la mort pour une question de principe théologique érigée en totem idéologique. Or, si inconcevable que cela soit, on ne peut pas vivre sans mourir. Il n’y a pas deux volets, mais un seul. Les images d’actualité sont à cet égard très parlantes : la jeune épouse de Vincent Lambert, calme et comme retirée en elle-même, semble accepter cette loi du départ, l’épreuve de la séparation définitive qui seule, permettra de « retrouver ». Elle a fait ce pas que refuse la mère, à tous les micros que lui tendent la scène médiatique. Comme nous sommes loin du cantique de Siméon chanté depuis des siècles aux complies du soir : « et maintenant, Seigneur, laisse s’en aller ton serviteur… » C’est ce moment là qui est furieusement refoulé dans l’épreuve actuelle. Petite madeleine : la génération des sixties se souvient sans doute de cette fameuse et merveilleuse chanson folk de Graeme Allright dont le refrain sonne étrangement aujourd’hui : « Ca me fait de la peine, mais il faut que je m’en aille. » Sans ironie, cela serait plus simple si, à l’instar du héros christique de Lawrence, Vincent Lambert était vraiment mort. Sauf retour à une vie normale, le séjour purgatorial auquel il semble voué, lui interdit tout ce qui est le propre du vivant. Refuser que la mort fasse son travail, c’est aussi refuser que la vie fasse le sien. Viendra pourtant un jour le moment venu de prononcer les mots du départ. Visiblement, ce moment n’a pas encore fait entendre sa petite cloche.

[1] Collection « L’imaginaire », Gallimard, 196 p., 7,90€.

 
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