Bonne matinée

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 16/03/2017

Il était une fois un homme merveilleux et cet homme est mort la semaine dernière. Il s’appelait Pierre Bouteiller. Il n’avait pas écrit de livre, nul fait d’arme ne le signalait à la renommée. Il était simplement ce qu’on appelle un homme de radio (France Inter). Il existe deux catégories fondamentales d’« homme de radio ». Il y a l’homme de radio du jour, et il y a l’homme de radio de la nuit. Pierre Bouteiller était du jour. Il avait son alter ego de nuit, José Artur et son célèbre Pop club. Artur est mort il y a déjà longtemps, Bouteiller vient de nous quitter et nous pleurons une voix amie. Ce sont là des choses qu’il faut savoir se représenter car elles n’ont plus cours dans le monde où nous sommes. Commencer sa journée avec Count Basie (l’indicatif était je crois de Lil darling) cela voulait dire : eh bien, chers amis, le vaisseau a pris un rude coup de Trafalgar, mais enfin nous sommes en vue des îles bienheureuses, réjouissons nous. Les îles bienheureuses, c’était tout simplement une bonne matinée, sans chercher à mal, sans soupçon, sans arrière-pensée. Pierre Bouteiller n’avait pas son pareil pour trousser un billet d’humeur, sachant dire son fait aux ronchons et aux méchants, incroyablement incapable de toute prétention intellectuelle. Cette absence de prétention est devenue si rare que l’on s’arrête à sa vue, comme saisi de stupeur. Quoi ! Ce petit homme à la voix délicieusement gouleyante, avec toujours au fond un zeste d’ironie comme une rondelle de citron, n’a d’autre ambition que de nous aider à traverser le Styx où gémissent les malheureux ! Cédant à un excès d’imagination, je me prends tout à coup à la vision d’un Pierre Bouteiller en costume de Dante guidé par Virgile. Dante plus Count Basie affrontent le monde de brutes et why not ? La décontraction absolue qu’apportait Bouteiller au micro demeure pour nous comme un souvenir de vacances à l’heure de pointe. L’homme du jour, qui arrivait à faire qu’une matinée ressemble toujours à une matinée de printemps est entré dans la nuit, gageons qu’il y a installé une table avec un micro.

Mais quels sont ces craquements, tout à coup ? Oh, ce n’est rien, c’est juste la société politique française qui est en train de s’écrouler. Il y avait une admirable poutre maîtresse qui était là, dans la vieille maison, pour porter le poids des volumes bien rangés, de Montaigne à nos derniers brillants élèves. C’était le fruit accumulé avec patience d’années de réflexion, de méditation. C’était ce qu’on appelle l’humanisme. On sentait que l’on pouvait poser le pied sur un tel sol, il ne s’effondrerait pas. Et par exemple, si un candidat à l’élection présidentielle donnait sa parole, on la prenait sans lui demander un certificat de bonne conduite. C’était aussi simple qu’une note de Basie en conclusion d’une envolée merveilleuse. Eh bien, ce mot d’humanisme, il a l’air d’une pauvre petite pomme fripée, oubliée sur la table du festin. Il n’a plus cours et la vieille poutre s’effondre irrésistiblement. Pourquoi s’évertuer à chanter la vertu de l’humanisme alors même qu’il y a désormais, officiel, un droit à en bafouer la promesse ? Mais il est tard, il est trop tard pour faire machine arrière. L’histoire retiendra ce « trop tard », prononcé par Alain Juppé au lendemain d’un bien étrange dimanche. N’importe quel électeur, de quelque bord qu’il soit, n’aura pu qu’être saisi d’horreur à la vue de cette caricature antisémite du candidat Macron, nez crochu, haut de forme de la finance internationale sur la tête. C’était là un genre de poisson que l’on croisait de loin en loin, dans des eaux peu fréquentées. Et voici que le poisson circule désormais dans la place, au milieu du forum. Encore un peu et il nous réclamera nos papiers. Pierre Bouteiller a rudement bien fait de prendre congé, ce monde où nous entrons n’était pas fait pour un homme de son espèce. On a promis de lui donner des nouvelles. Bonne matinée,

Michel Crépu

 
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