Billeter, Langlois, douceurs extrêmes

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 12/10/2017

Nous alertions le pays, la semaine dernière, à grandes pompes. Le troisième régiment de chasseurs alpins était mobilisé sur Facebook et dans les casernes, on frottait dur le cuir des brodequins. C’était à propos de Jean-François Billeter pour son récit Une rencontre à Pékin (Allia) et de Christophe Langlois, auteur de Dieu en automne (Cerf). Or il s’avère que les Éditions Allia ont publié en même temps, un autre « petit » livre de Billeter, intitulé Une autre Aurélia. Dans Une rencontre à Pékin, Billeter racontait sa première visite en Chine, on était en 1963 et il faisait par là même la connaissance de Wen, celle qui allait devenir sa femme pendant cinquante ans. Une autre Aurélia, référence explicite au célèbre livre de Nerval, raconte la mort de Wen et consigne, on allait dire mètre après mètre, l’itinéraire d’un « deuil ». Les guillemets sont ici de rigueur, car Billeter n’aime pas ce mot de deuil. Il a raison. Son livre, mince comme un sachet de thé, est à l’opposé du remugle mortifère où d’aucuns se complaisent trop souvent dès que la mort est dans les parages. On n’est pas loin des pages que Roland Barthes avait consacrées, naguère, à sa mère morte dans Journal de deuil. Barthes ne craignait pas l’emploi du mot « deuil », mais son livre ne pesait pas plus lourd qu’un autre sachet de thé.

Jean-François Billeter nous laisse une petite liasse numérotée d’observations. On dirait des drones invisibles envoyés par l’auteur avec pour mission d’épier l’absence, sans trop donner à la souffrance l’espace qu’elle réclame, insatiable. Les drones sont imprévisibles, parfois ils viennent le plus souvent d’eux-mêmes sans qu’on n’ait rien demandé. Par exemple : « Sa présence inconstante, imprévisible, toujours inaboutie. Je suis comme une maison dont les portes et les fenêtres battent au vent parce qu’elle n’est plus une demeure comme avant. » Ou bien : « Jusqu’ici la journée se passe bien, le souvenir de Wen est diffus, semblable à un air doux. » De même que Une rencontre à Pékin évoquait admirablement l’univers si étrangement désert du Pékin d’avant les fureurs de la Révolution culturelle, de même Une autre Aurélia fait aussi bien résonner un vide. C’est le vide des pensées qui viennent parce quelqu’un d’irremplaçable a disparu et ne reviendra jamais. Billeter est un ascète du sobre, un secrétaire du cœurqui ne bouge pas, de crainte de déclencher on ne sait mouvement des profondeurs. Tout cela est admirable de simplicité, de gravité, de légèreté. Billeter cite Max Ernst : « un tremblement de terre très doux. » On ne peut pas mieux dire.

On retrouve un écho de cette déroutante simplicité dans le roman de Christophe Langlois, quoique relevant d’un tout autre répertoire. Langlois évoque le cimetière des Carmes, à Paris, où reposent aujourd’hui les restes de cent soixante guillotinés. Parmi eux, ce jeune abbé Gabriel Fougère, âgé de vingt ans. Langlois fait le voyage vers le jeune disparu, dont l’Histoire n’a rien retenu, parmi tant d’autres. Des noms, rien que des noms, composent ce livre à la limite du poème litanique. C’est la vraie grande belle force de ce livre d’offrir à ces inconnus leur propre musique d’abandonnés. Le jeune abbé Fougère figure ici une sorte de porte-parole. On ne s’étonne pas que le brillant poète Langlois se trouve si à l’aise avec la matière de l’histoire et du roman. Le cimetière des Carmes est « visitable » aujourd’hui. Quiconque aujourd’hui pénètre au sein de cet endroit évoqué par Montherlant dans son Fichier parisien ressent encore la douceur extrême d’une si lointaine souffrance. Une vérité flotte dans l’air, entre Pékin et Paris. Ne la manquez pas.

Michel Crépu

 

 
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Ivanhoé à Pekin
Comme écrivent si souvent les frères Goncourt dans leur Journal : « Nous sortons de déjeuner avec Baudelaire au Procope et nous tombons sur Jean-Pierre Dandrelin. Il est curieusement coiffé d’une chapka et revêtu d’un manteau en poil de dromadaire. Comme nous nous étonnons de cet accoutrement, Dandrelin explique que le « super-market » où il va faire ses courses est désormais réglé en température de frigidaire dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique. On n’avait pas eu si froid depuis la mission Charcot en Terre-Adélie, antarctique sud, 1933.

Combien de temps doit durer un discours
L’étincelant angelot Macron a prononcé un discours à la Sorbonne devant les étudiants. Cela a duré presque deux heures. Il fallait bien deux heures pour faire le tour de la question franco-allemande, autant dire de la question Europe. Les vingt-six autres pays membres satellites sauront se contenter des miettes laissées sous la table des agapes. Emmanuel Macron est un homme qui n’a pas craint de faire applaudir le drapeau européen pendant la campagne électorale : cela constituait un acte héroïque de même ampleur que le passage du pont d’Arcole par le jeune Bonaparte.

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