Au théâtre ce soir

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 08/03/2018

La mousson hivernale vient de cesser. La Seine a retrouvé son lit, les marchands de livres mettent leurs ouvrages à sécher. Au Louvre, Les noces de Cana se reflètent à nouveau dans les eaux vert-grises du fleuve parisien. Même, le pinson du pont Louis-Philippe joue à nouveau de sa flûte à deux notes. Il fait un bout de route avec nous, qui venons d’acheter quai de la Tournelle l’ouvrage exquis de Pierre Brisson : Le Théâtre des années folles où brillent de mille feux des noms aujourd’hui oubliés. Où êtes vous Gaby Morlay, Elvire Popesco ? Et nous ne parlons pas de Gaston Baty, d’Edouard Bourdet, de Denys Amiel, de Saint-Georges de Bouhélier ! Ceux qui sont du baby-boom, comme l’auteur de ces lignes, auront un souvenir des pièces de Marcel Achard, avec ses grosses lunettes à montants noirs : Jean de la Lune et Voulez-vous jouer avec moâ. C’était le Achard de la fin des fifties qui avait fait la traversée. Brisson nous raconte ses débuts et c’est tout bonnement épatant. Pierre Brisson, éternel directeur du Figaro, de 40 à 64, était le petit-fils du critique de théâtre Francisque Sarcey. Son livre est une merveille de finesse, de drôlerie et l’on se demande bien pourquoi cette finesse a pu se perdre à ce point, avec son sens des images, ces petits jeux analogiques qui faisaient alors les délices des lecteurs de journaux. Brisson évoque le fameux Saint-Georges de Bouhélier : « L’une de ses premières pièces, Le carnaval des Enfants, jouée au théâtre des Arts vers 1910, avait éveillé dans le public une curiosité particulière. On y trouvait une sorte d’intimisme de la pauvreté, du Maeterlinck de mansarde, un mardi-gras de Père-Lachaise. » Ce qui est délicieux surtout, c’est que Brisson ne laisse rien passer et s’il vient à célébrer le génie créateur d’un Giraudoux, c’est aussi pour mettre ses penchants esthétiques en évidence, quand la grâce légère de l’auteur de La guerre de Troie n’aura pas lieu tourne à la lourdeur. Ainsi sa critique féroce d’Intermezzo : « Avec Intermezzo, féerie de sous-préfecture, Giraudoux se perdait de nouveau dans ses propres méandres. Il offrait à Isabelle sur la prairie en fleur des bonbons de littérature emmaillotés dans les couleurs de l’arc-en-ciel. Il jetait sur le papier des raretés cursives, flattait ses dons au lieu de purifier un art. » Flatter son don au lieu de purifier un art : vous nous la copierez cent fois.    

Les trois quarts, pour ne pas dire la totalité de ces noms fantômes (Giraudoux est encore là, mais ça se gâte) ont sombré dans les eaux débordantes de l’oubli. Demeure, comme une ultime et merveilleuse chance, la bonne occasion de promenade au long des quais. Le livre de Brisson fut publié en 1943 aux éditions du Milieu du Monde, qui n’existent plus, dans une collection intitulée « Bilans ». À l’époque, le Figaro était interdit et Brisson reprit sa direction à la fin de la guerre. Tout le livre respire le bonheur de conjuguer les plaisirs, ceux du théâtre, de la vie mondaine, de l’art de juger son temps sans être immédiatement saisi, comme aujourd’hui, par la rage de présider un tribunal où l’on traîne les coupables. Mais il est vrai que nos prétendus moralistes du moment font figures de sinistres bourgeois de Calais dont l’Inquisition n’aurait même pas voulu pour son bûcher. À cet égard, comme dirait Brisson, Frédéric Beigbeder paraît vouloir tenir haut la bannière d’un moraliste joyeux, ne tirant pas son mouchoir à l’annonce de la prochaine apocalypse. Dans Une vie sans fin (Grasset), il s’amuse de cet éternel projet d’immortalité qui nous tient tous à cœur et auquel on ne saurait renoncer pour tout l’or du monde. Vouloir rester sur terre encore un moment, cela se comprend, surtout quand on a un bon livre entre les mains. Il y a de quoi commenter, revenir sur tel ou tel point de la conversation en cours. On ne voit pas bien pourquoi il faudrait faire ses valises. Et puis il ya un bal, ce soir. Nous mourrons un peu plus tard, s’il plaît à la Providence, en dépit de ses mauvais coups mijotés. D’ailleurs, nous avons en cours cette formidable correspondance Mirabeau-Vauvenarges dont Sainte-Beuve nous entretient au volume 14 de ses Causeries du lundi. Cela prend du temps, beaucoup de dîners reportés. Mirabeau se plaint à Vauvernargues des turpitudes de la cour sur le ton d’un ronchon menaçant de se retirer à Port-Royal, et Vauvenargues lui répond ceci dans une longue lettre qu’il faudrait citer intégralement : « … je supporte la sottise, en faveur du naturel et de la simplicité etc. Mais l’homme dur et rigide, l’homme tout d’une pièce, plein de maximes sévères, enivré de sa vertu, esclave des vieilles idées qu’il n’ a point approfondies, ennemi de la liberté, je le fuis, je le déteste… » Bonne journée.

Michel Crépu

 

 

 

 
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