6 juin 44

| Publié le : 06/06/2019

Quelle scène surréaliste que cette tribune présidentielle, sur le rivage d’Omaha Beach, pour l’anniversaire du débarquement ! Il reste encore plus de trois cent vétérans, à pouvoir parler en direct de cette date sans pareille du 6 juin 44. La mer est toujours là, elle fait le même ressac dans sa splendide indifférence. C’était il y a un instant, cela sera de même dans mille ans. L’Histoire s’écrit dans cette rumeur de vanité stratosphérique qui n’empêche nullement de s’intéresser aux détails de l’opération. Cerise sur le gâteau, la présence de la reine Elizabeth II, dans un ensemble rose fuchsia, ce qu’il y avait de plus beau à voir pour la circonstance, pour la fusion parfaite de la dignité et de l’élégance. La reine a passé depuis longtemps le cap des 90, elle lit son texte sans le moindre tremblement et c’est un texte d’hommage rendu aux jeunes hommes et femmes venus débarrasser l’Europe du nazisme. La moindre des choses serait de publier une biographie générale de ces personnages mélangés aujourd’hui à la brume des ans, à l’oubli qui a aussi son pouvoir bienfaisant de repos.

Ce rendez vous, en présence d’un président américain dont tout le monde sait qu’il s’en moque, pensant même à écourter son séjour sur la côte normande, a gardé pourtant son pouvoir moral d’émotion. Trump a bien dû accepter de venir symboliser un événement qui ne signifie pas grand-chose pour lui. A la fin du film de Zanuck, Le Jour le plus long, on voit Robert Mitchum arpenter la grève, cigare aux lèvres, et une voix off demande qui a gagné quoi au juste dans cette affaire mémorable. Le film s’achève sur ce point d’interrogation, somme toute assez courageux. Le metteur en scène aurait pu se contenter de conclure sur un coucher de soleil au son d’un Beethoven hollywoodien en tout le monde se serait rentré à la maison le cœur tranquille. Zanuck préfère instiller le doute en posant la question du sens qu’il y a à parler de victoire dans de telles conditions. On a pu se poser encore la question en évoquant les bombardements alliés sur l’Allemagne des derniers mois – était ce bien le prix à payer ? Churchill a fait son choix et c’était sans nul doute le seul possible – et encore, ne parle-t-on pas d’Hiroshima. Reste que Robert Mitchum ne donne pas l’impression d’aller à la fête. La scène est magnifique, de cette plage déserte qui a vu passer sur elle l’ombre du destin.

La mémoire, qu’on ne cesse d’houspiller en permanence, sort rincée d’un tel théâtre d’événements. On se prend soudain à imaginer l’impossible. Par exemple Nietzsche à Omaha Beach avec ses tourments à lui de « surhomme » qui n’est pas ce que l’on croit, moins wagnérien sur fond de crépuscule des dieux que brave petit fantassin du Wyoming, jeté sur la plage au milieu des balles. Qu’aurait dit l’auteur de Zarathoustra devant les jeunes cadavres ? Nietzsche passait pour être un être d’émotions brûlantes. Le spectacle des montagnes de Sils Maria peut sans mal se comparer aux vagues qui viennent mourir à la pointe du Hoc. Il y aurait là matière à méditation. Qui sait.

 

 
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