« Des réveils lumineux et surprenants »

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 15/02/2018

Cela fait trop longtemps que nous n’avons pas parlé du cardinal de Retz. De nos jours, il n’y en a que pour Saint-Simon, ce qui peut se comprendre, mais ne laisse pas d’être injuste pour le cardinal. Sainte-Beuve lui a consacré un portrait qui est un éloge continu, chose rare sous la plume de l’auteur de Volupté, qui se débrouille toujours pour dénicher la tache oubliée sous la pile officielle. Retz, c’est la Fronde, c’est la France avant que le jeune Louis XIV ne fasse son entrée, au son des Indes galantes. Ce qui a séduit Sainte-Beuve, chez Retz, c’est l’alliance quasi involontaire du racé et du négligé : « la langue est de cette manière légèrement antérieure à Louis XIV, qui unit à la grandeur un air suprême de négligence qui en fait la grâce. » Mais il vaut mieux écouter Retz lui-même jouer de son petit clavecin – parlant de Madame de Longueville, « qui avait une langueur dans ses manières qui touchait plus que le brillant de celles mêmes qui étaient plus belles. Elle en avait une même dans l’esprit qui avait ses charmes, parce qu’elle avait des réveils lumineux et surprenants ». On passerait des heures sans même s’en apercevoir à scruter la merveilleuse finesse de telles phrasés, si extraordinairement exotiques au lecteur du XXIe siècle, à la lectrice de nos jours sans cesse en butte aux « gestes déplacés ». C’est une suggestion que nous nous permettons de soumettre aux autorités de l’Éducation nationale ainsi bien sûr qu’à la Ministre de la culture : donner à lire de ces textes aux jeunes élèves qui n’ont encore jamais eu la chance d’écouter une phrase. De faire une expérience du sublime négligé. Des cours d’élégance, qui seraient très sévèrement notés. Quelque chose nous dit que la lecture d’une lettre de Madame de Sévigné ferait son petit effet, jusque dans les zones les plus interdites de l’inculture qui ne sont pas toujours où l’on croit qu’elles sont.

Sainte-Beuve, qui a tout lu, ne s’en remet pas du plaisir qu’il y a à suivre cette rivière qui mène des années Retz à celles du jeune Louis XIV, réputé excellent danseur. Madame de Motteville l’a bien peint, elle est retenue par l’air de gravité dont le jeune monarque ne se départ pas, jusque dans des situations où un peu de relâche serait acceptable, car « il était même assez prudent pour ne rien dire, de peur de ne pas bien dire ». Et Madame de Motteville rappelle « qu’on a une lettre par laquelle il demande au duc de Parme (5 juillet 1661) de lui faire venir un Arlequin pour sa troupe italienne : il le demande dans les termes du plus grand sérieux, et sans le moindre petit mot de gaieté ». André Malraux, qui aimait beaucoup les arlequins et les marionnettes a dû rêver sur cet arlequin, comme il avait pu rêver sur « les nains tristes du musée de Mexico » dont il est question en certaine page de La tentation de l’Occident. Sainte-Beuve s’étonne que les mémoires de Louis XIV soient si peu lus, c’est en effet curieux, comme si un sentiment d’extrême révérence nous retenait encore d’ouvrir le livre. Bossuet avait pourtant trouvé le juste phrasé pour ouvrir la porte : « La noblesse de ses expressions vient de celle de ses sentiments, et ses paroles précises sont l’image de la justesse qui règne dans ses pensées. Pendant qu’il parle avec tant de force, une douceur surprenante lui ouvre les cœurs et donne ne je sais comment un nouvel éclat à la majesté qu’elle tempère. »

À la majesté qu’elle tempère…Vous nous la copierez cent fois et une ! Madame de Sévigné l’a observé avec l’attention qu’on imagine. Sainte-Beuve commente : « S’il était au bal, s’il dansait, madame de Sévigné, qui l’observait avec anxiété durant le procès Fouquet, lui appliquait des vers du Tasse, d’où il résultait que, jusque dans les ballets, il avait, comme Godefroy de Bouillon, une physionomie qui prêtait à la crainte plus encore qu’à l’espérance. » Il n’est pas interdit, en 2018, de rouvrir les fenêtres pour faire sentir cet air de grandeur qui n’empêchait pas, ajoute la marquise, l’« enjoué » et le « familier » avec les dames. Voilà du travail en perspective pour le ministère des élégances, au si petit budget.

Michel Crépu

 

 
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